La démocratie un concept ou une réalité qui se dégrade ?
Par
Christian Fremaux avocat honoraire.
On a que le
mot démocratie à la bouche. On revendique des libertés pour tout et rien
surtout si elles ne concernent qu’un petit groupe d’individus. On est exigeant
pour les autres car pour soi on n’a plus de limites. Un petit clan sans
légitimité particulière ni élu ni représentatif de qui que ce soit, définit les
normes et les thèmes à débattre entre soi en se regardant dans la glace et en
admirant leur nombril, et exclut ceux qui ne sont pas dans la bonne ligne, dans
la bienpensance terme fourre-tout qui ne veut rien dire sauf à
disqualifier. Les renégats ou ceux qui
essaient d’émettre des idées différentes même parfois extrêmes en paroles et en
principe deviennent nauséabonds et infréquentables, fachos de surcroit car ils
clivent au-delà de ce qui est toléré et pourraient convaincre des électeurs ce
qui serait inadmissible. Les citoyens doivent se contenter de ce qui est bon
pour eux, selon les critères des mêmes ayatollahs. La démocratie est pourtant
l’échange même vif, le débat public contradictoire et aucune question ne peut être
taboue. Pour être élu dans la clarté il faut convaincre et ne pas gagner par
défaut. On verra dans quelques mois si les électeurs ont été persuadés par
cette méthode sectaire qui veut faire leur bonheur parfois malgré eux. On se
rappelle la vieille formule de Bertolt Brecht : « puisque le peuple
vote contre le gouvernement il faut dissoudre le peuple ». Notre
démocratie semble se dégrader.
La
démocratie est une forme de gouvernement dans laquelle la souveraineté
appartient au peuple composé des citoyens et de ses représentants élus, à la
Nation comme le déclarait l’abbé Sieyès en 1789 qui s’interrogeait sur ce
qu’était le Tiers -Etat. On devrait donc être satisfait qu’il y ait des
populistes (littéralement les membres du peuple) et des Etats issus de cette
mouvance que l’on rejette pourtant sous le terme de régimes illibéraux. En
Europe notamment la Pologne ou la Hongrie partagent ce discrédit car ils
écartent la doxa de l’union européenne et la mondialisation dite heureuse,
protègent leurs frontières, ne sont pas ouverts aux migrants… Chacun appréciera
ce que font ces pays où l’état de droit est pratiqué sous des aspects
particuliers : les élections sont a priori libres et les dirigeants sont
élus voire réélus par un processus électoral classique. Mais la justice, les
médias, l’enseignement, l’immigration et la protection de certaines minorités
sont gérés selon des critères qui ne conviennent pas à la pensée dominante en
France ou dans l’ensemble des autorités des institutions européennes. Chacun a
son avis sur ces situations.
Le jeune politologue
américain Yascha Mounk a écrit « le peuple contre la démocratie » en
estimant que la démocratie libérale qui triomphait (Francis Fukuyama avait
écrit la fin de l’histoire après la chute du mur de Berlin) était désormais
menacée par la montée des populismes en raison de la désillusion des citoyens
envers les élites, les partis politiques, les décisions publiques, voire le
personnel politique qui n’apparait plus à la hauteur des enjeux
présents et futurs (il n’y a pas de propositions crédibles) et en qui on a
perdu confiance. La désobéissance civile (on refuse d’appliquer la loi ,parfois
aussi chez les magistrats !) et civique (on s’abstient d’aller voter car
cela ne servirait à rien), entrainent de la violence dans les rues, dans les rapports
humains, et paralysent les institutions puisqu’il faut créer des comités
ad hoc de quelques citoyens choisis arbitrairement qui sont supposés être neutres
et de bonne foi, avoir la science infuse
et qui se substituent au parlement ou à des institutions chargées de réfléchir
à des sujets pointus ou à la mode dans l’urgence et l’émotion. La démocratie est ainsi court -circuitée, et
on croit que le peuple n’est pas dupe. Nos élites dirigeantes sont des
lumières.
Il nous
faudrait un nouveau Tocqueville qui enquêterait sur la démocratie en France ;
sur la transparence exigée du haut en bas ; sur les réseaux sociaux avec
leurs qualités et leurs grands défauts en matière d’expression et d’incitation
à la haine ; sur l’abstention massive ; sur l’état de droit en
général réclamé par tous mais bafoué par les mêmes ; sur la justice
indépendante et pourtant soupçonnée d’être perméable à des idéologies et à des
règlements de comptes avec des exemples concrets comme le mur des cons.
La crise du
covid-19 et les confinements ont démontré combien la démocratie était fragile.
On a hurlé aux lois forcément liberticides, aux interdictions diverses, donc à
la réduction de nos libertés. L’intérêt individuel a été en confrontation avec
l’intérêt collectif ou général et il a fallu que l’exécutif agisse à vue entre
fausses informations (des mensonges volontaires disent certains) ordres et contre-ordres,
navigation à la godille et communication approximative, anxiogène donc ratée. Certes les experts médecins- tous des professeurs
éminents- n’ont pas clarifié la situation et les politiques ne sont pas seuls
responsables : ce sera la Cour de Justice de la république qui épluchera
le rôle des ministres et 1er ministre, le président de la république étant
pénalement irresponsable pendant son mandat. Les tribunaux pénaux pour le menu
fretin diront si des infractions ont été commises ou non. Le virus par lui-même
coupable principal ne sera pas entendu, pas mis en garde à vue et pas
condamné. Vive la démocratie judiciaire
qui fera connaitre sa vérité dans un certain temps.
Les reports
successifs de l’état d’urgence sanitaire ont été validés par le parlement -qui
représente le peuple- mais des membres dudit peuple contestent cette atteinte à
leurs droits d’aller et venir ; à disposer de leur corps ; à se
soigner s’ils le veulent ; à se protéger ou non dans l’intérêt des autres.
Le général de Gaulle aurait critiqué cette pagaille, de chienlit.
Réfléchissant
sur la droite politique et la gauche culturelle M. Jacques Juillard pense qu’il
y a deux conceptions de la démocratie fondée sur les droits de l’homme essentiels
dans notre démocratie qui ne s’interprètent pas de la même manière par tous en France,
et ne sont même pas existants ou considérés comme quasi universels dans
d’autres pays. Il écrit que « les droits de l’homme étaient naguère
essentiellement politiques, tandis que
« les droits humains» d’aujourd’hui » sont essentiellement
sociaux fondés sur un individualisme effréné ». Il a raison et ma conclusion personnelle est
que notre démocratie n’est plus ce qu’elle était et qu’il va falloir la
revisiter, la reconstruire (et non la déconstruire selon le slogan « wokiste »
à la mode pour d’autres domaines), la vivifier par la réaffirmation et la
traduction concrète des valeurs républicaines si l’on veut continuer à vivre
dans un régime de libertés et d’égalité sinon fraternité, en additionnant les
différences pour les agréger à un destin commun qui sera celui de la Nation. Et
non pas un cadre malléable vidé de sens, distributeur de droits, sans règles
coercitives, sans autorité, sans ordre public et sans responsabilité pour
quiconque. C’est la réalité et de la responsabilité de chacun là où il se
situe pour que le peuple ne soit plus contre la démocratie et comprenne
qu’il détient un trésor précieux que l’on ne dépense qu’avec parcimonie.