dimanche 4 octobre 2026

Un soupçon vaut -il une preuve ?

 

           Un soupçon vaut -il une preuve ?


           Par Christian Fremaux avocat honoraire

On ne cesse d’invoquer l’état de droit mais les principes sont à géométrie variable selon le camp qui le revendique. On se demande même si la Constitution de 1958 est encore légale car le simple fait de vouloir se servir d’un de ses articles pour une question précise qui intéresse vivement les Français est remis en cause. Et le Conseil constitutionnel par une extension de ses compétences et une lecture subjective des dispositions constitutionnelles ne cesse de censurer des lois votées qui pourtant répondent aux besoins de la société et qui souvent ont été réclamées par le peuple. On est juridiquement désarmé face à des menaces qu’on ne peut résoudre. Et il n’y a aucun consensus politique pour prendre les mesures nécessaires.   

Ainsi la querelle qui va revenir avec l’article 49-3 pour l’adoption du budget .Ou l’organisation d’un référendum sur l’immigration par l’article 11. Ce serait juridiquement impossible ?  Et compte tenu des émeutes liées aux lycéens ou à ceux qui prétendent l’être peut-être verrons -nous une demande d’état d’urgence ce qui va provoquer des houles de protestation .Car on ne règle pas un problème de gamins par la force. Oui, mais si les mineurs se comportent comme des adultes délinquants que fait -on ?  Il faut discuter avec qui de légitime et sur quoi de raisonnable et concret ? Le dialogue est toujours préférable mais il faut être deux. L’émotion ne doit pas submerger la raison. Et la violence légitime a été confiée à l’Etat. Elle est prévue par la déclaration des droits de l’homme qui fait partie du bloc constitutionnel. Avec le droit à la tranquillité publique . Une constitution ne s’use que si on ne s’en sert pas. Les lois d’exception aussi.

Il suffit de nos jours de lancer une accusation d’ordre sexuel, moral ou politique sans apporter en même temps le moindre indice vérifiable et discutable contradictoirement , pour qu’aussitôt la personne concernée soit vilipendée, déclarée coupable et écartée.  Voire éliminée d’une primaire ou d’une course à la présidence, sans même être la tête de liste. La moraline et les leçons d’éthique personnelles sont supérieures à la présomption d’innocence qui est morte et enterrée. On s’en réjouit quand cela touche un présumé fasciste antisémite mais cela concerne aussi un supposé violent républicain interdit en urgence de participer à un simple débat qualificatif à gauche.  Je ne défends personne mais attention car l’ère du soupçon règne. L’opprobre peut s’appliquer au quidam anonyme . Quand on s’appuie sur les principes ils finissent par céder disait le prince de Talleyrand-Périgord.

On n’attend même pas qu’une plainte pénale soit déposée, qu’il y ait un début de vérifications, une piste sérieuse sur la véracité ou non des propos qu’on reproche. On exige que l’accusé aille immédiatement à Canossa, qu’il confesse - comme du temps de Mao Tse Toung - ses fautes passées, qu’il avoue même ce qui n’est pas ou plus et qu’il se mette lui- même la corde au cou en méditant sur l’ingratitude et l’injustice du monde. Certains ont le droit de changer d’avis et de dire que leur passé ne peut leur être imputé car ils sont de bonne foi et appartiennent au camp du bien. D’autres n’ont pas le même régime : le soupçon leur colle à la peau , erreur ou non de jeunesse et réflexion rédemptrice avérée ou non.

On serait assigné à vie d’où l’on vient. Et lié à son déterminisme familial ou intellectuel.  Les progressistes adeptes de la deuxième chance affirment pourtant que l’homme peut évoluer vers le bien ? Contradiction conceptuelle ou sectarisme? On entend même certains, plutôt certaines dire qu’un non-lieu après enquête d’un juge n’est pas la preuve d’une non-culpabilité, la parole de la victime suffisant. Le soupçon adhère aux mains comme le scotch du capitaine Haddock.   

Il va de soi que si M. Bardella junior a tenu des propos inadmissibles , l’auteur senior doit s’en expliquer et en tirer toutes les conséquences. On ne tolère pas l’intolérable. Les électeurs plus intelligents et de bon sens qu’on le croie , trancheront en attendant que la Justice le fasse éventuellement. Mais le minutage de Médiapart qui s’est auto -promu procureur général de la République au -dessus de toute bassesse ou parti pris mais en sélectionnant ses cibles, rend dubitatif .Pourquoi révéler à quelques mois de la présidentielle ce qui a été dit il y a plus d’une dizaine d’années ? Vrai ou faux le mal est fait. On s’interroge.  

 Je ne me prononce pas sur le fond que je ne connais pas. Et je me méfie de ceux qui prétendent détenir la vérité au chaud dans leurs croyances. Sans responsabilités.  C’est la méthode qui me chagrine car elle peut toucher n’importe qui. La protection légale des sources des journalistes qui permet de ne pas révéler qui a informé et fourni des éléments concrets,  n’autorise pas cependant de prétendre que techniquement la preuve est apportée. Surtout quand on sait quelles manipulations sont possibles technologiquement. Il n’est même pas utile d’invoquer le secret de la vie privée.  Les tribunaux ont déjà tranché quand la révélation est d’utilité publique. En l’occurrence d’intérêt général dans le cadre d’une élection démocratique pour savoir qui est quoi au fond intangible. La jurisprudence de la Cour de cassation chambre sociale admet comme preuves des enregistrements sauvages donc clandestins et non autorisés si c’est le seul moyen de se défendre. Mais pas pour accuser ou laisser planer le doute.

 Les révolutionnaires de 1789 avec la terreur avaient inauguré l’ère du soupçon. Elle a conduit les ennemis désignés à la guillotine. Et ceux qui ont choisi les ennemis ont suivi. La révolution dévore toujours ses enfants et quand on veut éliminer sur le tapis vert un adversaire présumé dangereux ,on perd parfois la partie. L’avenir le dira.

Il faut retrouver une société démocratique où il n’y a pas de « coups » médiatiques ou autre. Où l’électeur doit se prononcer non pas par rejet mais en croyant à ce qui est promis. Il doit être convaincu. L’élection n’est pas une cour d’assises avec un accusateur, des preuves,  des témoins et une défense. On vilipende les jeunes casseurs. Mais si les adultes n’ont que du glauque et du moralement infâme à leur présenter, il ne faut pas s’étonner que la société dans laquelle ils vont vivre ne les intéresse pas. Ils veulent de la confiance. On leur montre de la violence dans les rapports humains et la haine. La dénonciation rabaisse et peut conduire au chaos. On a besoin d’apaisement.