Requiem pour la présomption d’innocence dans l’état de droit
Par Christian Fremaux avocat honoraire
Comme il ne
faut toucher aux lois et à la Constitution que d’une main tremblante, on doit
essayer d’être nuancé quand on parle de justice en général. Celle-ci n’est ni à
blâmer ni à louer. Elle n’est pas binaire et ne définit pas ce qu’est le bien
qui se distingue de la morale ou ce qu’est le mal. Elle applique les textes.
L’opinion publique par nature volatil et changeante ne doit pas être son guide.
La Justice est le reflet de la société et les hommes et les femmes qui la
composent doivent être supposés sincères et neutres. Sauf quelques brebis égarées
dans l’idéologie on le sait. C’est le prince de Talleyrand qui a dit : «
appuyez- vous sur les principes ils finissent par céder ».
L’état de
droit (avec un petit e) qui protège de l’arbitraire de la puissance publique ( l’Etat
avec un E majuscule n’a pas de droits personnels) et que chacun revendique avec
des intentions contraires ,n’est pas que la Justice. C’est aussi la séparation
des pouvoirs, des élections libres dont on respecte les résultats sans les
saboter dans la rue ou les nier, dans un
régime républicain de préférence. A chaque fois qu’une loi ne plait pas
certains disent qu’elle est liberticide bien que votée par les parlementaires
et remet en cause l’état de droit. Non, l’état de droit doit rester immuable
mais on a le devoir de changer les lois pour adapter notre arsenal juridique et
judiciaire aux nouveaux paradigmes et défis de toute nature et pour protéger la
nation contre des pertes de souveraineté. Il n’est pas interdit de croire
que la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme s’appuie sur
les principes éthérés et très anciens d’une période révolue et ne correspond
plus aux besoins de sécurité et de défense du pays. La France juge des actes
réels commis par des individus très dangereux qui mettent en péril l’union
nécessaire du peuple et nos valeurs. Elle ne peut être condamnée par une vision
philosophique extérieure.
On a
la légitimité de penser que notre corpus législatif actuel est plus favorable
aux délinquants qu’aux victimes. Et que la société a le droit de se défendre
avec des lois plus sévères et plus efficaces. On ne doit pas avoir à choisir
entre l’extension infinie des droits individuels et la protection collective active
de ceux et celles qui forment la communauté nationale .Les deux approches sont
compatibles si on n’oublie pas que le citoyen a aussi des obligations et des
comptes à rendre. Le débat sur l’autorité et le renforcement du
régalien ,le respect de la loi qu’elle plaise ou non, l’identité, l’égalité dans les territoires
qui n’appartiennent à aucun clan, une justice performante, sera à trancher par l’élection.
En attendant
évoquons la présomption d’innocence. Qui est d’actualité et qui a du plomb dans
l’aile. L’article 1111-1 du code de procédure pénale dispose : « toute
personne suspectée ou poursuivie est présumée innocente tant que sa culpabilité
n’a pas été établie. Les atteintes à sa présomption d’innocence sont prévenues,
réparées et réprimées dans les conditions prévues par la loi » . Les
sanctions pour violation de la présomption d’innocence sont rarissimes et
souvent accompagnées d’autres préjudices à apprécier. L’article 6-2 de la Convention
européenne des droits de l’homme conforte le principe. Dans la pratique on
constate que cette présomption est devenue de culpabilité préjugée. Et dans
tous les domaines qui intéressent le public : notamment la politique,
l’argent public, les personnalités du showbiz qui font le buzz. Avec effet
retour. C’est comme les jeux du cirque à Rome. On attend que César en l’occurrence
les procureurs baissent le pouce sur la dénonciation de faits et que l’enquête
démarre. Ceux et celles qui se plaignent
se dénomment immédiatement victimes comme si leur simple parole suffisait. Ou si
le nombre d’affaires et des circonstances similaires traduisaient une culpabilité
qui va de soi.
Dès le
signalement pourquoi ne pas envoyer directement l’individu concerné devant le
tribunal correctionnel ou la cour d’assises : certains se passeraient
bien des épisodes longs de la justice, des contraintes légales « tatillonnes »
qui font perdre du temps, des confrontations, de la réalité des faits, des
preuves ou du faisceau d’indices concordants...Sans que l’on tienne compte de
la prescription de droit essentielle pour tout le monde. Si tout devient
imprescriptible attention dégâts. Le concerné doit immédiatement se retirer de
la scène, voire expier sa faute en s’excusant et acheter la corde qu’il se
mettra au cou. Il doit s’auto- punir , ne plus travailler, raser les
murs, et tout avouer même ce qu’il n’a pas fait. Se défendre est déjà le
signe de sa mauvaise foi et un élément accablant. Si son avocat qui doute de la
vérité révélée est considéré comme trop virulent sinon violent verbalement contre
des personnes supposées apeurées ,on ajoutera la sanction supplémentaire de
victimisation secondaire.
C’est grave
car ce qui arrive aux puissants peut survenir aussi au quidam qui n’est soutenu
par personne et n’a pas de fan -club. La procédure protège ainsi que la loi et
c’est la liberté de dire ce qu’on pense vrai sans contradiction qui opprime et
fait pression. Sans négliger la souffrance de celui qui se plaint même des
années plus tard.
Le tribunal médiatique juge en continu à partir
de vérifications orientées sans règles légales ou déontologiques avérées de ses
prétendus spécialistes qui se prennent pour des policiers ou des juges. Des «
révélations »ont lieu selon des sources confidentielles de la presse. Et
si l’on ne sait pas vraiment, la répétition
ad nauseam du nom et des faits théoriques peut faire croire à une responsabilité
certaine. En y ajoutant que l’individu est naturellement présumé innocent.
C’est du n’importe quoi. Mais le mal est fait. Je ne sais pas si le plaignant
est plus soulagé pour autant ? Mort au vaincu.
Si plus tard l’individu est acquitté, relaxé
ou a bénéficié d’un non -lieu, on dira que la décision judiciaire n’efface pas
les faits et que rien ne change. La justice est peu à côté du sentiment d’avoir
raison du plaignant. On ne se justifie jamais d’avoir eu tort. Ou d’avoir cru à
sa vision discutable de l’histoire. La présomption d’innocence est un leurre et
est devenue un tigre de papier : il recule au moindre frémissement
car il ne faut pas déplaire à l’opinion publique ou à des combattants
d’une cause. Un individu peut être sacrifié pour le confort intellectuel et
moral d’autres. C’est l’évolution de la société. Pourvu que cela ne dure pas comme
aurait dit peut-être la mère de Napoléon.
Bien sûr
quand l’individu est pris en flagrant délit ou crime, qu’il reconnait les
faits, qu’il avoue sa culpabilité ,ajouter qu’il est présumé innocent est
grotesque.
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